J’ai gagné ! J’ai gagné ! s’exclama Jack en sortant du débit de tabac.
Il rejoignait ses amis qui l’attendaient de l’autre côté de la rue, à la terrasse d’un café. Il courut vers eux, traversant cette rue sans prêter attention à la circulation automobile du moment et ne vit donc pas débouler une camionnette qui le percuta violemment le projetant ainsi sur plusieurs mètres. Ces amis, pris de stupeur, restèrent tout d’abord sans réaction à la vue de ce désastre puis accoururent pour voir s’il n’avait rien.
- Si il n’avait rien… Comme si un mec qui se fait percuter par une camionnette roulant à priori à 50 Km/h s’en sort sans la moindre égratignure, se relève et va voir le chauffeur du véhicule pour l’avertir, poliment de surcroît, qu’il ferait mieux de faire attention à l’avenir et que, de toute façon, il ne paiera pas les réparations de ce pare-choc déformé suite à l’impact ! Non, non, je pense qu’ils sont allés le voir pour tenter de récupérer le billet gagnant et sûrement son portefeuille. Peut-être ont-ils aussi remercié le pauvre chauffeur d’avoir réussi ce que tout le monde souhaitait depuis assez longtemps mais que personne n’avait jamais osé mettre en œuvre. Certains, sous les yeux de ce dernier, s’étaient même accusés entre eux d’avoir prémédité une telle fin et d’avoir payé ce pauvre homme afin qu’il exécute ce plan.
- C’est odieux, et tout à fait immoral… on ne peut pas écrire de pareille chose. Souhaiter la mort d’une personne, c’est assimilé à meurtre avec préméditation.
- C’est ça, et d’ailleurs c’est écrit, prémédité. De toute façon, c’est une histoire. On peut tout dire dans une histoire.
- Non plus ! Au début, c’était mieux, il gagne mais se fait renverser et ses amis accourent pour le secourir et casser la gueule au chauffard. Là c’est bien, il y a une morale même si c’est une histoire dramatique !
- Toujours être du bon côté de la pensée. Tu n’as que ça en tête !
- Mieux vaut ça qu’être pessimiste, rabat-joie et morbide. Il faut toujours que tes histoires tournent au drame et poussent les gens à broyer du noir.
- Tu veux continuellement leur mentir ? Hé oh Candide, atterrit ! On est sur Terre et non sur une planète idyllique où la paix et la prospérité harmonise sa population !
- Allez… c’est reparti… Blablabla, toujours le même refrain. Tu n’en as pas marre à force ! On est sur Terre, évidemment et c’est pour cette raison que je crois en ces choses-là et que je veux les transposer sur la feuille ! Offrons un peu de rêve bordel ! Tu les vois tous ces gens qui se lèvent le matin avec la même peur de voir la journée se dérouler comme hier et avant-hier et la semaine dernière et l’année d’avant et encore plus loin dans leur jeunesse !!! Leurs moyens d’évasion sont la télévision, la musique, pour certains la lecture, d’autres le football, les jeux vidéo. Vu la fiabilité de certains de leur substitut à la vie, autant tenter d’embellir la vie de ceux dont on créé le récit !
- Arrête de faire de ce que l’on écrit de la simple marchandise culturelle apte à remplacer tous les cachetons du monde ! Ce que tu veux qu’ils lisent, une fois qu’ils seront sortis du métro, en supposant qu’ils aient le courage de lire ton bouquin dans les transports en commun, leur semblera bien amère lorsqu’ils seront confrontés à la « belle et douce » vie urbaine.
- Tu dis ça et tu fumes des pétards à longueur de journée ! Ce n’est pas là un moyen de fuir la réalité peut-être ? Donneur de leçon limité dans ses actes !
- Bon… ne mélange pas tout. Ce n’est pas comme tu le prétends un moyen de fuir la réalité mais un accélérateur d’idées. Je ne cherche pas à me protéger de ce que je vois et ce que je vis mais plutôt à prendre du recul sur ce qui se passe autour de moi. C’est bas, très bas… ton esprit sain dans un corps sain t’empêche de prendre en considération les faiblesses de l’être humain. D’où ton refus d’accepter mon idée sur la raison qui pousse les amis de Jack à courir vers lui.
- Dis donc ! Me voilà désormais étroit d’esprit ! J’accepte la critique et mon cœur reste ouvert comme dirait un ami… mais je me demande pourquoi on travaille encore ensemble !
- Parce qu’on est complémentaire tout simplement. Tu es le bien, je suis le mal, tu as les pieds sur terre et j’ai la tête dans les nuages, tu es moche et débile et je suis beau et intelligent !
- Facile, tu dis que tu prends du recul sur tout ce qui t’entoure… Pense à dès fois en profiter pour prendre du recul sur ce que tu racontes…
- C’est de l’humour ! J’ai de l’humour et tu es aussi souriant qu’un pain de glace. Bon revenons-en à notre histoire.
- La nôtre ? Je crois qu’elle vient de finir. J’me casse.
- Allez, arrêtes ! Faut qu’on bosse un peu !
- Tu vois que j’ai de l’humour !
- C’est ça… autant qu’une vache folle, tu te mets à trembler après avoir dit une connerie. Je continue, en supposant qu’il n’est pas mort: « Jack, finalement, est encore conscient après le violent impact dont il a été victime. Ses amis sont autour de lui pour voir comment il va, l’un d’eux vient d’appeler le Samu. Il se rappelle les voir autour de lui, des sons lui parvenant à l’oreille sans qu’il n’y comprenne rien puis de nouveau le noir total. »
- Il se réveille à l’hôpital, ses amis sont tous là avec bouquets de fleurs, boite de chocolats, magazines masculin pour le distraire et lui rendre son séjour moins pénible.
- C’est toi qui es pénible ! Et je parie qu’ils ont tous le sourire jusqu’aux oreilles, plein d’amour dans le cœur et que de surcroît, l’infirmière qui vient le soigner est célibataire et déjà follement amoureuse de lui malgré son faciès encore couvert d’hématomes.
- Non, non, ce serait trop beau. Il faut qu’il la rencontre plus tard dans l’histoire. D’ailleurs, elle est plutôt indifférente à lui pendant les soins même si lui ne l’est pas. Et ce n’est que quelques mois après que la magie aura lieu, mais on n’y est pas encore…
- Je ne sais vraiment pas si on y sera un jour ! Tu es convaincu par tout ce que tu viens de dire ? Rassure-moi… c’est de l’humour là ? On n’est pas en train de faire un copier coller d’une série américaine à la con ! Et ton histoire d’amour à l’eau de rose ! Pathétique… Non ! Il faut d’abord entrer dans les détails qui jalonnent son réveil. Les douleurs, les questions qui amènent Jack à une profonde inquiétude et alors, décrire le diagnostique des spécialistes sur son état de santé. Il faudrait amener le lecteur à se mettre à la place du héros, en décrivant de manière précise ce qu’il ressent physiquement, allongé sur son lit d’hôpital. D’ailleurs, viens par ici, je vais te frapper et tu me diras précisément ce que tu ressens !
- Le côté chirurgical me déplait, je pense qu’il faut plutôt plonger le lecteur dans l’environnement propre à l’hôpital. Les vies qu’on y sauve, bien sur quelques gens qui hurlent, la détresse des familles aussitôt rassurée par le personnel soignant et l’odeur si spécifique que l’on retrouve dans ce milieu stérile.
- Tu me surprends ! Des gens qui hurlent… c’est un hôpital, pas une boucherie ! Ils ont des chambres insonorisées pour agir en silence ! N’empêche, l’un dans l’autre, si l’on reprend tout ce que l’on vient de dire, on peut tenir une bonne quinzaine de pages juste en parlant du réveil de Jack. On tient le bon bout. Mais vu que ce n’est pas une histoire sur les hôpitaux, il va falloir élargir notre champ de réflexion…
- J’y ai déjà réfléchi ! Il ne souffre, par chance, que de quelques contusions. On peut même mettre ça sur le coup de son passé de judoka qui lui a appris à bien tombé.
- Heureusement qu’il n’a pas pris des cours dans la Matrice avec Néo, sinon il n’aurait même pas été renversé par cette camionnette et nous ne serions pas en train de démarrer cette histoire. Mais bon, je valide le coup du judoka. C’est moyennement crédible mais ça va plaire à tous nos lecteurs amateur de ce sport.
- Donc, il reste tout de même quelques jours en observation et doit suivre un traitement qui nécessite la visite d’une infirmière à domicile pendant quinze jours.
- Attend, attend, je t’arrête tout de suite. Il s’agit d’une infirmière ? A domicile ? T’es vraiment resté sur l’idée qu’il lui fallait trouver l’âme sœur ! Ou bien tu fantasmes sur les femmes en blouse blanche et tu cherches à réaliser partiellement ton rêve en le faisant vivre à notre personnage ! Tant qu’on y est, on peut dire aussi que l’infirmière qui se chargeait de lui était en fait une stagiaire et que son propre père, infirmier libéral lui aussi, attendait que cette dernière ait terminé son stage pour la prendre sous son aile et lui léguer sa clientèle avant son départ en retraite.
- Tu es génial ! Et comme ça, sa fin de stage correspondant à la sortie de Jack de l’hôpital, il fait partie des premiers clients qui lui sont affectés et là peut démarrer leur histoire d’amour…
- Ho ! Tu vas trop vite en besogne ! Certes, il est vrai que je suis génial mais je n’ai fait qu’extrapoler l’idée stupide que tu étais sûrement en train de faire mûrir dans ta petite tête.
- Donc je suis génial… Voilà tout, sortant de la bouche d’un gars beau et intelligent comme tu aimes te définir, je suis comblé.
- Ben tiens… Faut pas grand-chose. Je ne suis pas d’accord ! Tu faisais quoi pendant ton adolescence ! Tu regardais toutes les séries américaines qui passaient à la télévision en te disant que c’était ça la vraie vie ? Sais-tu qu’à 20 heures, il y avait et d’ailleurs il y a toujours, un truc qui s’appelle le journal télévisé et que les images que l’on y voit, même si elles sortent toujours de ta télévision, sont bien réelles celle-là .
- Bon vous deux ! Vous allez cesser de vous prendre la tête comme des enfants ! J’apporte le café dans deux minutes… dégagez la table basse de toutes vos saloperies.
- Tu fais bien ! Autant ta venue nous permet de faire une pause, autant ta présence nous aidera à trancher sur nos décisions.
- Tu fais bien… Nanana… Ne commence pas à la prendre par les sentiments pour qu’elle soutienne ton point de vue. Elle est assez grande pour prendre ses décisions toute seule, regarde ! Elle a décidé de nous faire un excellent café…
- Quel manipulateur ! Pas étonnant que tes parents m’appellent de temps en temps pour avoir de tes nouvelles, ils n’ont même pas confiance en ce que tu leur dis !
- Alors ! Vous n’avez encore rien rangé ? Et ne rejetez pas la faute sur l’autre ! Je ne veux rien entendre d’autre que le bruit des documents s’empiler gentiment dans un coin pour me laisser la place.
(Comme deux enfants dociles, ils s’exécutèrent pour qu’elle puisse poser son plateau. Les cafés fumants étaient disposés dans trois mugs différents, chacun portant une annotation sensée définir son utilisateur. Sur le premier, on lisait « le beau râleur », sur le deuxième « Le doux rêveur » et enfin sur le dernier « La meilleure ». Attendant leur réaction, elle s’assit entre les deux sur le grand canapé de velours gris qui occupait le salon. )
- C’est trop mignon ! Où as-tu trouvé ça ? C’est vraiment original et cette petite touche personnelle est excellente…
- Merci ! Je faisais un tour ce matin dans la vieille ville et sur le marché, un artisan proposait toutes sortes d’articles ayant rapport avec la vaisselle, mais que des choses peu ordinaires ! J’ai craqué… et puis des tasses à café il en faut toujours !
- Oui mais celle là je ne la prête pas ! Même si je ne trouve pas que ta définition soit juste, du moins en partie, je ne veux pas la laisser à quiconque ! C’est vrai que tu me trouves beau ?
- J’ai mis « beau » non pas parce que je le pense mais parce que tu le prétends et de toute manière pour toi, j’aurai pu mettre un roman tant il est difficile de te définir précisément ! Et comme il fallait payer à la lettre, je me suis limitée à ce qu’il y avait de plus parlant.
- Et bien entendu, par la force des choses, tu t’es définie comme la meilleure. Comme c’est bien trouvé !
- Comme c’est bien trouvé !... tu ne peux pas trouver autre chose à dire pour la flatter ? Hé ! Le doux rêveur ! Tu ne partages pas ton temps avec Grincheux et Blanche-Neige ! Non, il fallait lui dire que son café également était excellent…
- Et si vous me parliez plutôt de l’histoire que vous êtes en train d’écrire ?
- Nous aimerions savoir ce que tu penses de l’importance à avoir un discours moral dans une histoire.
- De quoi parlez-vous ? Le discours moral dans l’histoire… La morale tout court vous voulez dire ? Qu’importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, du moment qu’il y en a une.
- Tu n’arranges pas nos affaires, chacun a son idée sur la chose et aucun ne veut lâcher son morceau au profit de l’autre.
- Venant de toi, j’ai peur d’entendre ton avis sur la question.
- Tu vois, elle pense tout de même plus comme moi ! La majorité l’emporte ! Le bien triomphe toujours du mal !
- Non, je n’ai pas dis ça non plus, je dis juste que j’ai peur d’entendre ta version de l’histoire. Ce n’est pas qu’elle va me déplaire mais te connaissant, je suis sure qu’il va encore me mettre face à la réalité malgré ses exagérations et son coté macabre…
- Merci de me comprendre mais ne penses-tu donc pas que c’est le meilleur moyen pour toucher le lecteur ?
- Pour le toucher, tu vas droit au cœur monsieur rabat joie… Une femme, d’autant plus, ne sait être sensible à ce que tu écris… Elle a plus besoin d’évasion et de douces romances que de prise de conscience permanente. Elle lit pour se faire du bien, pas pour sombrer dans le désarroi.
- Laisse-moi lui répondre ! Oui, je te comprends bien, et pour conclure sur ce que vous venez de dire tous les deux, je pense que vous avez vos propres idées sur la manière dont aborder le lecteur mais vous avez le réflexe de considérer que le lecteur est comme vous or il n’existe pas un type de lecteur unique. Vous avez déjà conscience que vous êtes 2 personnalités totalement différentes, vous avez déjà des difficultés à vous mettre d’accord, alors imaginez vous tenter de toucher une population globale, mais individuelle dans sa sensibilité, il va vous falloir bien de la patience et beaucoup d’heures de débat pour arriver à une synthèse d’idée permettant de réunir toute cette population…
Les deux se regardèrent, et dirent d’une seule voix :
« Y’a pas à dire, t’es la meilleure… »







